Durant mon séjour de 16 jours dans le Monde Etrange, ce qui m'a le plus surpris, ce sont mes Colocs.
Pour que tu comprennes bien, je devrais replanter mon état et le décor.
Expliquer ma personnalité parfois très complexe, mon humour décalé/noir ou sarcastique, mon état d'anxiété exagéré, mes AP, le sentiment d'être "au bord du bout du gouffre" et toute l'ignorance que j'accumulais du lieu ou j'allais me reposer me retrouver.
J'ignorais tout de mon séjour là-bas y compris la durée, les examens, le comment ça se passe, le pourquoi et qui j'allais côtoyer.
J'ai déjà parlé de mes Colocs.
Souvent différents de moi.
Dans leur façon d'être, de penser, de vivre.
Dans leurs émotions, avec leurs rires et leurs démons, leur monde à eux tout seul.
Je m'y suis assez bien accommodée et ils m'ont souvent, bien malgré eux, aidé à supporter mon état et cet endroit qu'est l'hôpital psychiatrique.
Je suis pourtant passée par de méchantes remises en question sur mon état personnel et mes doutes, certains me renvoyant l'image que je projette moi-même, celle d'une inadaptée à la Vie que je suis, avec ses détresses successives et ses peurs irrationnelles.
Je suis tombée presqu'en fascination face à certains, en majorité psychotiques, parce que leur Monde est terrifiant et que je développe parfois malheureusement un goût pour le fantastique, morbide ou pas.
Des bourdes, j'en ai dites aussi.
Il est parfois malvenu de s'écrier "non mais t'es dingue !" à quelqu'un se situant comme moi, dans un hôpital psychiatrique.
Les fois où on m'a dit "t'es malade ? - t'es folle ? - t'es dingue ?" m'ont toujours fait au moins sourire tellement le contexte s'y prêtait bien ainsi que mon état aussi d'ailleurs.
C'était encore plus drôle lorsque c'était des externes ou des visiteurs qui rentraient dans leur coquille et se confondaient en excuses après s'être rendu compte que ce n'était peut-être pas l'endroit pour dire ça.
Oh mais si, c'est l'endroit adéquat, croyez-moi !
La plus grosse connerie que j'ai pu dire au vu de sa réaction et de son air désespéré, ce fut à T., qui s'était taillé les veines pour mettre un terme à sa vie.
Lorsqu'il a tenté d'expliquer son acte désespéré, il restait tellement agacé d'avoir pu louper son coup sans en comprendre la/les raison(s) que lorsqu'il m'a montré son poignet, je n'ai pu m'empêcher de lui dire qu'il fallait tailler les veines dans le sens de la longueur, ou bien se trancher la carotide.
Il est resté interloqué, les autres aussi.
J'ai seulement mesuré ce que je venais de dire quand j'ai vu son regard, presque terrorisé:
T. :"Je ne voulais pas souffrir, ni même... je voulais... je sais pas, j'en avais marre... "
Moi: "Oui T., je disais juste que pour perdre tout son sang, c'était sûrement plus rapide en se tranchant une carotide, tu vois ?"
T. :"Oh dis, t'es morbide..."
Moi : "Tu parles, c'est toi qui a voulu mourir, pas moi..."
Eclat de rire, finalement.
P., qui était là pour TS également et sevrage alcoolique.
Lui, il a failli réussir son coup.
P. est resté longtemps centré sur lui-même, casse-couilles souvent, désagréable parfois, donnant des ordres presque tout le temps.
On en avait déjà assez, des ordres, des interdictions, et de la discipline, fallait pas m'en ajouter en plus.
Au dîner:
P. : "Ah non, tu t'assieds pas ici ce soir, j'ai pas envie..."
Moi: "Tu me saoules rien qu'à l'haleine P., tu sais ça ?"
Silence mortel.
Moi: "Tu fais mal, je rétorque, tu piges ?"
P.: "Oui, t'as raison, il est temps que je me remette en question."
Depuis ce jour-là, P. est devenu différent, toujours aussi grinçant en sarcasmes mais il souriait enfin et nous racontait un peu de lui et de son histoire.
Un soir, dans le séjour, alors qu'on parlait de cette Société merdique, P. s'est pris un coup de cafard et a lâché, les larmes aux yeux:
"Je suis un looser, même me tuer, je ne sais pas faire..."
Gloups, là j'ai avalé ma salive de travers tant sa détresse était immense.
Au stade 0, je ne pouvais pas sortir du tout.
La bouffe n'était pas du 4 étoiles et j'avais envie de bouffer un pain turc, quelque chose d'inimaginable.
Pas de sous avec moi, pas de sortie, donc pas de pain turc.
Sauf que, W., maniaco-dépressif, est venu à ma rescousse:
W. :"Tu veux un pain turc Missy'V ?"
Moi: "J'aimerais bien mais je ne peux pas sortir et j'ai pas de sous en plus..."
W. :"J'ai pas de sous non plus mais je peux sortir, je te ramène ça uniquement ?"
Moi : "Heu, tu vas pas le voler quand même ?"
W. :"Mais non, j'ai une technique depuis le temps que je suis ici..."
Et W. est parti faire des courses.
Il est revenu à 17h00 comme prévu, un pain turc à la main et un grand sourire au visage:
W. :"Voilà Missy'V, un pain turc tout frais !"
Moi : "Super, merci ! Tu as fait crédit ?"
W. :"Non, t'es folle ! C'est gratuit et simple: tu sors d'ici en pantoufles, tu te refais pas une beauté, tu entres dans un petit magasin, et tu dis "bonjour, je suis un malade/patient de Van Gogh et j'ai faim !" et tu obtiens toujours un truc à manger" me répond-il en souriant.
Bien entendu, son truc fonctionne à merveille, j'ai expérimenté.
A., ma première Copine de Chambre qui dormait les lumières et la TV allumée avec le son au volume de la mort qui tue la mort et qui me faisait me relever 25 fois la nuit pour ré éteindre tout ça à m'en arracher la tête, a eu l'audace, un matin vers 6h00 d'hurler sur l'infirmier qui venait me faire des prises de sang:
A. : "Hey oh ! Ca va pas de réveiller les gens en allumant les lumières à 6h00 du mat' ?!?"
P'tain, c'est là que l'envie de l'étouffer avec mon oreiller s'est emparée de moi.
La personne la plus désarçonnante et qu'une grande majorité fuyait, c'était F., la femme-qui-aboie, psychotique mystique.
Moi, elle m'a fait hurler de rire quand j'ai compris qui elle était parce que la première fois, c'est vrai que ça surprend.
Chaque jour, elle sortait une phrase Choc, souvent en criant ou en ricanant, qui laissait presque tout le monde bouche bée.
Quand je suis arrivée dans le Monde Etrange, elle m'avait un peu secoué en me fusillant du regard et en me disant un truc que je n'avais guère compris tout en essayant de me tenir le bras.
Enervée et désemparée, ignorant tout de son état, je l'avais rembarrée comme une malpropre en lui hurlant de ne pas "me casser les couilles !"
Tout ceux qui avaient été indifférents/gentils/calmes au départ avec elle se faisait remballer sans sentiment.
Moi je m'étais énervée et j'avais gueulé comme une forcenée quand elle avait tenté de m'ordonner.
Ca faisait une sacrée différence.
Je méritais aussi la taxation de mes cigarettes, elle tirait 2 bouffées dessus puis les écrasaient illico dans le cendar.
Ce n'est que lorsque j'ai pris son grand mégot dans le cendrier pour lui redonner à la prochaine demande qu'elle a cessé de fumer ou qu'elle a fumé mes clopes jusqu'au filtre.
Faut user d'astuces parfois, ce qui prend une bonne partie de l'énergie et de la concentration, forçant à ne plus réfléchir sur nous-même et à en venir à nous défendre comme dans la brousse...
Bref, elle m'a fait passer par toutes sortes de stades et de façon de rire.
J'inventais des histoires pour qu'elle ne pique pas une crise, sinon c'était piqûre pour sa pomme et chambre capitonnée.
Ses phrases sortaient quasi toujours dans un moment très calme, ou tout le monde était concentré, sérieux, endormi ou en méditation, occupé à manger ou à faire quelque chose de précis.
Elle avait M-L en horreur, je ne sais toujours pas pourquoi.
M-L était dépressive et depuis son premier jour, F. la pinçait presqu'à chaque fois qu'elle croisait M-L.
M-L nous préparait parfois une salade de fruits ou des petits en-cas en soirée et F. s'arrangeait pour qu'on n'en mange pas non plus, étant persuadée que la bouffe que faisait M-L était empoisonnée et qu'on allait "rouiller".
Elle n'avait pas que ses Colocs dans le collimateur, mais également le personnel ainsi que les toubibs.
Un jour, aux visites du soir, alors que les familles/amis des malades étaient dans le séjour, elle a soudainement hurlé:
"PRENEZ SOIN DE VOS ENFANTS ! Ils font des expériences sur nous, ils m'ont injectés 2 produits qui ne vont pas ensemble, depuis j'ai mal à la tête et aux pieds. Nous ne sommes que des cobayes !!!"
Les visiteurs ont été surpris de cette petite intervention, certains ont eu peur, ma mère notamment.
Un soir, alors qu'on discutait de cuisine et de nourriture, intervention de F. :
"Dis Missy'V, ils prennent les gens qui ne sont pas rapides dans les intérims ?"
Un matin, alors que je me dirigeais vers le fumoir ou elle semblait figée sur place, les cheveux atrocement en l'air de partout:
"MissyV, le Dr A. vient la nuit dans ma chambre !" "Il fait des expérimentations sur moi, il m'injecte des kystes, regarde..." "Et tu sais, c'est à cause du R****** qu'il me donne que mes cheveux sont en l'air !!!"
Dans le salon alors que j'étais dans mon coin à écouter de la zik, elle s'approche de moi pour me chuchoter un truc dans l'oreille.
J'enlève mes écouteurs, elle se penche et me dit:
"Tu n'es pas comme les Autres..." et s'en est allée en souriant.
Rassurant, n'est-il pas ?
Dans la salle fumeurs, sans raison apparente alors que tout le monde était (trop ?) calme:
F.: "C'est normal !!!"
O., qu'elle appelait l'Américain :"Quoi qui est normal ???"
F. : "Tout !"
A E., autiste, qui nous expliquait qu'il avait sacrement mal au dos:
F. tout en nous regardant: "On ne sait plus rien faire avec "ça" !" ("ça" désignant E. en question...)
A l'infirmière lors de la distribution des médicaments, F. arrive tranquillement derrière l'espèce de comptoir, repousse ses médicaments et dit à celle-ci:
"Je pourrais avoir des frites avec de la mayonnaise stp ?"
Ce moment là fut un grand instant de relaxation pour moi, j'étais écroulée.
A l'infirmière C., un peu idiote, toujours au moment de la distribution des médicaments:
F.: "Pourquoi certaines personnes ont mal aux jambes et d'autres pas ???"
L'infirmière, très sérieuse, lui répond que elle, par exemple, elle a aussi mal aux jambes parce qu'elle est debout toute la journée...
Et là, F. lui crie:
"C'EST CA ! HEY, J'AI ETE NORMALE AVANT TOI !!!"
Si j'avais eu un cahier ou mon lecteur mp3 à portée de main tout le temps, j'en aurais encore à en raconter... surtout quand A. a fait une courte entrée dans le service.
Médecin/psychiatre, il a déambulé pendant plus de 25 ans dans les hôpitaux psychiatriques, plus en tant que malade que toubib...
Affolant, troublant et palpitant à la fois...
















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