Ce n'est pas parce que je bouge que je suis motivée stimulée.
Ce n'est pas parce que je ne bronche pas que je suis déprimée.
Tu ne le sais toujours pas Maman ?
Que pouvais-tu répondre d'autre à ma frangine lorsqu'elle t'a demandé de mes nouvelles ?
La vérité bien sur, je ne vois pas d'autres choix qui s'offrent à moi sans conséquence et j'ai des angoisses profondes.
Ca c'est la vérité vraie.
C'est moins beau à dire que elle tient le coup, elle se démerde pour la compta de Papa, ça la stimule.
Ca m'en bouche un coin des fois.
Ces mensonges familiers, familiaux, ces secrets, ces non-dits...
Non dis, j'aime pas ça du tout !
Ca m'en bouche un coin qu'elle m'ait laissé un mot dans ma boîte aux lettres parce que j'étais absente lorsqu'elle est passée chez moi, ma frangine.
Suffit-il que je vire les gens de ma vie, de mon coeur pour qu'ils reviennent au triple galop telles des sangsues à mille pattes ?
Elle habite presque dans la même rue que moi et on ne se voit pas.
Forcément, la dernière fois que j'me suis fâchée, c'est parce qu'elle avait picolé grave encore et que son mec bourré aussi était venu accrocher son chien à ma poignée de porte et balancer les factures impayées de ma grande soeur dans ma boîte aux lettres.
C'est agréable quand tu reviens chez toi de voir un toutou abandonné à ta porte et des virements à faire qui ne sont pas tiens.
Maintenant, elle me demande de m'accrocher et elle fait une prière pour que l'état de papa s'améliore et qu'elle puisse enfin lui parler.
Ca fait des années qu'elle n'a plus appelé mon père "papa" et ça fait très longtemps qu'elle ne désire plus ni le voir ni lui parler.
Avec le temps, je peux dire que c'est inversément pareil pour mon père.
Sur sa tombe, y en a qui iront chanter, danser, cracher.
Ben non, il n'aura pas de tombe, ça t'en bouche un coin qu'il devienne un jour poussières d'étoile ?
Je suis dans un piteux état intérieur, je me fais un sang d'encre pour mon père.
Qu'il ne se réveille pas, qu'il se réveille et souffre, qu'il angoisse, que son coeur lâche, que ses poumons l'abandonnent, qu'il perde la boule, qu'on le replonge dans le coma... qu'un autre drame vienne s'ajouter aux autres.
Je ne m'accroche pas car je ne me suis jamais décrochée.
Je reste agrippée aux parois de la Vie depuis que j'ai sombré.
Et je ne prie pas pour Papa, je vais le voir, je le regarde, je l'écoute, je lui parle, je lui fais des bisous mais je ne prie pas.
Il m'entend maintenant, mon papa.
Il déconnecte encore, voit des choses que je ne vois pas et reste avec cette obsession d'ordinateurs volés.
Il stresse parce que dans l'état ou il est, il ne peut pas aller porter plainte à la Police.
Il voit une télé plasma alors que c'est une vitre mais aujourd'hui, son masque à oxygène n'était plus des lunettes de merde.
Hier, lorsque je suis allée le voir, la sonde gastrique longeait son bras et le liquide alimentaire coulait sur les draps.
Sans mot dire, j'ai voulu voir pourquoi on laissait ça se déverser partout mais j'aurais pu être désagréable sans raison valable et j'ai eu un doute:
"Papa, ils t'ont enlevé la sonde gastrique ?"
Il m'a fait non de la tête.
Le sourcil froncé, je lui demande:
"C'est pas eux qui l'ont enlevée ?"
"Non, c'est moi."
Si il avait eu son dentier, je suis sure que j'aurais vu un soupçon de sourire de l'arsouille qu'il est.
"Missy'V ?"
"Oui papa ?"
"Bernique café ici."
Maman me dit que mon père raconte vraiment n'importe quoi.
Non, il veut du café, il ne peut pas mais il en veut.
"Missy'V, y a un truc comme un morceau de bois qui me fait mal dans mon dos."
Maman me regarde en faisant la tête qu'elle fait quand il délire.
"Papa, lève un peu ta tête que je regarde stp."
Et dans son dos, collé au matelas, ce n'était pas un morceau de bois mais un gros machin en plastique dur ou on branche les perfusions qu'il y avait et ça devait faire un moment que ça le gênait car la marque était forte.
Il mélange réalité et imaginaire, vie et cauchemar, passé et présent mais il ne raconte plus vraiment n'importe quoi.
Je retrouve mon vrai papa quand il arrache sa sonde lui-même, il a ses yeux de canaille quand je lui dis que c'est un ptit bandit et il me fait sourire malgré l'angoisse quand il me dit que tous les jours il demande aux infirmières si j'ai apporté sa valoche avec ses costumes et ses pompes.
Ca m'en bouche un coin de devoir lui donner des ordres, genre:
- reste calme sinon je n'aurai plus le droit de te détacher quand je viens.
- non tu ne reviens pas à la maison aujourd'hui, tu n'es pas prêt.
- je ne peux pas t'apporter un verre d'eau.
Puis, comme il avait enlevé la sonde, on a testé si il pouvait avaler une gorgée d'eau.
Bien sur, il s'est mis à tousser et l'infirmière a remis le verre plus loin en me disant qu'on lui remettrait la sonde au soir.
Au bout d'une demi-heure, il m'a redemandé pour faire un essai en lui passant la flotte.
Maman n'a pas voulu même si le risque n'était pas présent, comme les médecins ne l'étaient pas non plus (présents), son regard maternel m'a assassiné et j'ai reposé le verre en disant non papa moi-même.
Il fronce les sourcils, ferme les yeux et sa tension monte à 18.
Le bip bip de la machine se fait entendre et Maman stresse et le transmet:
"Rhaaa, calme toi, ta tension est encore à 18 !"
"Maman, relax, ça redescend déjà."
Ca m'en bouche un coin pourtant je m'occupe de ma maman aussi en ce moment mais elle ne se laisse pas faire.
Elle n'a besoin de rien et me reproche ce rien à la fois.
Je n'ai aucun moyen de la soulager, de la réconforter ou de l'aider.
Elle refuse tout, fait sa grande, angoisse sans le dire comme si c'était tabou, n'enlève même pas sa veste ou son manteau alors qu'à l'hôpital il fait chaud.
Elle ne me demande pas comment ça va et quand je lui demande, c'est comme si j'avais dit la plus grosse connerie de ma vie.
Tout ça parce qu'elle se sent probablement obligée de dire que ça va.
Je suis pas tout le monde pourtant Maman et quand je le demande, c'est parce que je me soucie de la réponse.
Par contre, quand on te demande comment je vais, évite de mettre des fleurs sur le chemin de mon chagrin, j'ai rien à cacher.
Bref, je commence à comprendre le fonctionnement de mes parents et pourquoi je suis comme je suis depuis la nuit des temps.
Mon père a des pourquoi partout, moi aussi.
Si il n'a pas de réponse, c'est la crise d'angoisse.
Tout pareil pour moi.
Ma mère n'a pas de pourquoi et si on vient lui en mettre et répondre à ces pourquoi, l'anxiété s'empare d'elle.
Elle n'est pas rassurante ma petite maman, c'est pas son truc.
Elle ne l'a jamais été non plus avec moi.
Je ne pouvais rien faire parce qu'elle anticipait une maladie, un accident, un problème.
Quand je dis rien, c'est pas que de la moto, mais aussi de la danse ou du piano, de la cuisine ou de la sculpture.
D'un coté, mon père m'a toujours poussée à être curieuse et à m'intéresser aux gens et aux choses et d'un autre côté je n'avais pas le droit de franchir la porte du jardin de la découverte.
Tiraillée entre les 2, j'étais mal.
Tout le temps.
C'est mon père qui m'aidait à faire mes devoirs, leçons et compagnie.
C'est pas ma mère qui me prenait dans ses bras, ni mon père non plus, il n'en avait pas le droit.
Je suis restée vide et avide de calins et de tendresse et je me suis remplie d'angoisses à la place.
Aujourd'hui, mon papa a dit qu'il avait un sucre derrière la tête.
Maman est partie de la chambre, incapable de supporter qu'il perde, momentanément j'espère, un peu la boule.
J'ai soulevé sa tête et y avait encore ce truc en plastique derrière qui lui rentrait dans le crâne.
Un sucre ou autre chose, ça lui faisait mal.
Maman m'a encore mitraillé du regard lorsque j'ai défait les liens des bras de mon père:
"Tu n'as pas le droit Missy'V de le détacher !"
"Si Maman, j'ai demandé l'autorisation, va voir l'infirmière si tu en doutes."
"Il va encore enlever son masque !"
"Je lui remettrai si il l'enlève, c'est pas grave."
Et papa de répondre mon éternel "zen, cool, relax..." quand y a un stress de ce genre.
Ses ptits petons ne sont plus enrobés d'ouate et de pansements et ses pieds sont à bonne température.
Il a bu un verre d'eau et a su manger un flan aujourd'hui.
Il m'a redit qu'il voudrait bien un café mais il percute maintenant qu'il n'en a pas encore le droit.
Il m'a demandé son gsm pour avoir l'heure exacte et la date du jour mais je n'ai pas encore l'autorisation de lui donner ni son gsm ni sa montre.
Par contre, avant de partir, je lui ai demandé si il voulait que j'allume la télé et il m'a dit:
"Y a du foot ? On est quel jour aujourd'hui ?"
"Non pas de foot, on est vendredi Papa."
"Vendredi ? Mets moi Star Ac' alors, ça me changera les idées."
Avant cela, il m'a parlé d'un flic qui l'avait questionné et l'avait empêché de se reposer.
Toujours ces histoires d'ordinateurs volés.
En réalité, j'ai du prendre son ordinateur et ses 2 disques durs externes, les emmener chez L. et tâcher de trouver le mot de passe de son programme comptable pour qu'il ne perde pas ses clients d'une part et que les clients n'en pâtissent pas de nos soucis d'autre part.
3 jours 1/2 pour trouver tous les codes clients mais il m'avait dit que j'étais capable de les trouver.
Me teste-t-il dans son incohérence ?
Parce que j'ai failli faire cracker le programme ne trouvant pas la solution, ça commençait à urger pour les TVA.
Tout est fini, ce qui était ultra urgent en tout cas.
Il ne me reste plus qu'à trouver ce qu'il facture aux clients pour moi remplir un peu son compte.
J'ai beau lui dire de ne pas s'en faire, que le suivi de sa clientèle est assuré, toutes ses confusions sont liées à son boulot: les ordis, les comptes, les clients, les vols, la justice et même ses lunettes, sa montre et son gsm qu'il a besoin pour travailler.
Puis il m'a dit qu'il s'emmerdait royal et qu'il n'y avait rien à faire de la journée.
Je sais qu'on s'fait chier à l'hosto, j'y ai séjourné quelques fois trop souvent et trop longtemps, surtout ces dernières années.
On se retape sans se reposer.
On se repose sans dodoter.
Et le lendemain, c'est comme le même jour qui continue.
Il a à nouveau des soucis cardiaques depuis aujourd'hui mon papa, donc lundi c'est reparti pour une coronarographie...
Les commentaires récents