C'est très grand l'amour, n'est-ce pas ?
Qui
peut mesurer l’amour ?
Qui
s’intéresse, du reste, aux données quantitatives de l’amour ?
Tout
le monde s’en fout !
On
préfère dire : « Si tu savais combien je t’aime ! », c’est
plus pratique.
On
dit : « Si tu savais » et soi-même on ne le sait pas.
Moi je voudrais bien quantifier l’amour.
Si je pouvais te dire combien je t’aime, je
pourrais t’expliquer combien je souffre.
Je pourrais le savoir, aussi.
C’est vrai : je ne sais pas combien je t’aime,
je ne sais pas combien je souffre.
Je t’aime comme tout le monde aime quand il
aime vraiment, je t’aime « tellement ».
Tellement, c’est beaucoup.
Bien sûr, tout le monde sait ça.
Tellement, c’est parfois trop.
Aimer tellement ce n’est pas trop, je crois.
Souffrir tellement, oui.
Aimer un peu c’est médiocre, souffrir un peu
aussi.
Tellement, c’est beau, c’est grand, c’est
magnifique, c’est même plus que beaucoup.
Quand on aime tellement, on aime plus que quand on
aime beaucoup.
Tellement que quoi ?
Je t’aime tellement que je mourrais pour toi ?
Tellement que j’en ai mis partout ?
Tellement que je ne sais pas combien.
Quand on aime un peu, on sait combien.
Un peu, c’est « déjà ça », c’est
« toujours ça », c’est « quand même » un peu.
Quand on aime un peu, on tient son amour dans la
main.
Le cœur sur la main, aimer un peu tout le
monde.
Il ne faut pas s’y tromper, quand on a le cœur sur
la main on peut fermer la main, mettre son amour dans sa poche et même le
jeter.
Un amour qu’on tient dans sa main est un amour
léger, de ceux que l’on peut brandir en assemblée pour faire bien ou par
surprise pour faire peur.
Les amours qui sont lourds, on les met dans son
ventre, là où ça tient bien, où ça ne risque pas de tomber.
C’est bien parce que ça le tient au chaud, l’amour,
mais c’est ennuyeux car on ne peut pas le poser.
Alors on se fatigue, on a mal, aussi.
Mais bien sûr on ne peut pas le poser, parce qu’on
ne le tient pas: on l’a mis dedans.
Le poser, on ne peut pas, mais l’enlever, on peut.
On peut, c’est vite dit.
Quand on aime tellement et qu’on met son amour dans
son ventre, il y prend de la place, sa place.
Alors si on l’enlève il y aura un vide, il va
manquer.
Et avoir un vide dans le ventre est une situation
intolérable.
Du coup on le garde, son amour.
On s’en accommode, il ne faudrait pas qu’il
meure.
Parce que s’il meurt… Oh là, là !
Avoir un amour mort dans le ventre ça fait mal.
Tellement mal.
Tellement ? Nous y revoilà.
Tellement, quand on souffre, je l’ai déjà dit,
c’est trop.
Et puis un amour mort ça ne sent pas bon.
Alors on aère son amour mort, on le promène, on le
sort.
On le parfume et on le désinfecte à l’alcool pour
ne pas qu’il pourrisse.
Là ce n’est plus drôle du tout.
Surtout qu’avec le temps, l’amour mort se tasse, se
rapetisse.
C’est injuste parce qu’on se retrouve avec un amour
mort et un vide.
Les deux à la fois c’est trop, et quand c’est trop,
il faut que ça s’arrête, au moins un moment, peu importe comment.
Alors on fait semblant.
On agite son amour mort, on lui parle, ça résonne
mais on fait celui qui n’a rien entendu.
On le voit bien, nous, qu’il est encore en vie
notre amour.
Mais à s’échiner comme ça on ne s’aperçoit même pas
que pour le faire bouger, c’est de notre vie à nous qu’on lui donne.
On se trouve alors devant deux constatations
étonnantes.
La première : notre amour est subrepticement
devenu une marionnette de plomb .
La seconde : la vie de notre amour et la notre
ce n’est pas la même, puisque quand on lui en donne parce qu’il n’en a plus on
en a moins.
Un peu moins, ce qui est médiocre.
C’est de pire en pire.
De solution, je n’en ai pas.
Pour mettre son amour dehors sans s’ouvrir en deux
comme une prune, avoir très mal et peut-être mourir, il faudrait
« dire ».
Dire combien on aime et combien on souffre.
Or on ne le sait pas.
On est mal barré et c’est normal, parce qu’on a
joué un jeu dangereux : on a violé le néant et le néant c’est beaucoup
trop grand pour nous.
Bien sûr qu’on a violé le néant !
Il ne faut pas faire l’innocent.
Avant que l’on aime, notre amour n’était nulle
part, maintenant il est mort et il est toujours là.
C’est bien fait.
On a volé notre amour au néant, très bien.
On peut le garder, il n’en veut plus.
Mais il ne reprendra pas, qu’on se démerde.
Et nous voilà avec notre amour mort dans le ventre
et le néant sur le dos.
Le néant nous a bien eu, c’est sûr.
Plus encore qu’on ne le croit, parce que quand un
amour mort ne retourne pas au néant, il amène le néant à lui.
Mais oui ! Dans notre ventre !
On aurait mieux fait de garder le cœur sur la main.
C’est un peu tard pour y penser, on ne peut plus
que chercher.
Chercher à dire, chercher combien, chercher à fuir,
chercher même à ressusciter son amour, ce qui est exactement la même chose que
ce que l’on faisait juste avant : le faire bouger, le faire parler…
Ce qu’il faudrait, c’est un témoin.
Quelqu’un qui ait vu. Qui se souvienne.
A qui on puisse expliquer et qui comprendra un peu.
Même un tout petit peu, c’est toujours ça de pris.
Souvent on trouve un témoin.
Alors, avidement, on se jette sur lui.
Mais ça ne se passe pas comme on aurait cru.
On ne peut pas expliquer combien on souffre car en
se confiant au témoin on ressuscite un peu notre amour (et un peu est médiocre,
ne l’oublions pas) et on croit lui rendre la vie.
Alors on suce goulûment les
souvenirs de notre témoin, on veut les aviver par les nôtres.
Ca ne marche pas.
Le témoin se lasse, on lui en veut, on pense qu’il
n’est pas « assez bon ».
Le meilleur témoin de notre amour, bien sûr, c’est
celui que l’on a aimé.
Mais vouloir partager avec lui ce serait voir de
front la face de notre amour mort, comme un grand coup de vent dans le
ventre.
Il n’y a pas de solution.
Le temps lui-même, dont on attendait de l’aide,
s’est foutu de nous, car au lieu d’éroder notre amour, de l’emporter grain par
grain où il veut, loin, il en a bâtit un temple.
Beau, terrible et plein de vide.
Il nous aidera plus tard, le temps.
Parce qu’un jour, il aura pitié.
Il ne pourra pas nous sortir notre amour du ventre
et le renvoyer par magie dans le néant. Alors il va nous prendre, nous, et
notre amour dedans.
Et tous les deux, blottis l’un dans l’autre,
l’amour dans l’amoureux, l’amoureux dans le temple, il va nous poser dans le
néant.
C’est comme ça qu’enfin nous accompagnerons notre
amour mort vers le non-lieu auquel il appartient.
Le néant.
Après s'être raccroché aux petits riens plutôt qu'à rien du tout et au
néant, après avoir désespéré, espéré, désespéré, c'est l'heure des comptes.
Des bilans chiffrés.
Il faut quantifier l'amour et même la tristesse, ou ce qu'il en reste.
Si je mesure ça en poids de larmes, je peux dire que je vais mieux.
Devoir renoncer à sa souffrance, c'est accepter que l'amour soit mort.
Commencer une autre histoire, c'est le mettre au tombeau.
Est-on vraiment obligé de tout renier pour exister
à nouveau ?
Est-ce qu'on ne pourrait pas conserver cet amour au
creux de soi ?
Vivre avec ces petites morts successives qui
font qu'on grandit bien malgré soi alors qu'on croyait que tout était fini, en
faisant que les gens qu’on a aimé et qu’on a perdu deviennent des petits rien
tellement petits qu’ils peuvent passer partout ?
Ce poste, je le dédie à toutes celles et tous ceux qui ne sortent pas de l'obscurité et qui ont donné une partie de leur vie à des gens qui ne les aiment plus...
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